Le Mois du Patrimoine s’ouvre avec de l’ambition : L’identité et la civilisation en héritage
C’est sous le slogan «Notre patrimoine… notre civilisation» — que s’est ouverte samedi au Palais de la culture Moufdi Zakaria d’Alger la vingtième édition du Mois du Patrimoine.
La ministre de la Culture et des Arts, Malika Bendouda, a présidé la cérémonie inaugurale d’une manifestation qui, cette année, dépasse largement le cadre commémoratif pour s’affirmer comme un véritable chantier de transformation culturelle, avec 2 120 activités programmées sur l’ensemble du territoire national jusqu’au 18 mai. Le ton était donné dès les premières minutes. Devant un parterre réunissant le ministre de la Communication Zoheir Bouamama, le directeur général de l’INESG Abdelaziz Medjahed, des représentants de secteurs ministériels et des corps de sécurité, Malika Bendouda a écarté d’emblée toute rhétorique purement mémorielle. Le patrimoine, dans sa bouche, n’est pas un musée figé mais une ressource vivante dont la protection engage la responsabilité des générations présentes. Elle a insisté sur la nécessité de «renforcer les efforts de l’État en matière de protection et de valorisation de l’héritage algérien et de consacrer la responsabilité des générations dans la préservation de l’identité nationale».
Dix nouveaux musées publics nationaux
Parmi les annonces les plus attendues, la réforme en profondeur du réseau muséal algérien occupe une place centrale. La ministre a révélé le lancement d’un programme global visant à faire du musée «un acteur socio-économique et numérique» — formule qui tranche avec la vision traditionnelle de l’institution muséale comme sanctuaire inerte. Concrètement, dix nouveaux musées publics nationaux verront le jour, dont, en tête de liste, le Musée public national du théâtre algérien. Bendouda a tenu à préciser qu’il s’agissait d’«un hommage à la riche mémoire scénique nationale», un geste qui dit beaucoup de la place que l’État entend désormais accorder aux arts de la scène dans la cartographie officielle de la mémoire collective.
Le programme intellectuel de cette édition ne manque pas d’ambition non plus. Pour la première fois, des rencontres afro-méditerranéennes de la pensée seront organisées autour de la philosophie de saint Augustin — figure dont l’Algérie revendique pleinement l’héritage, né à Thagaste, l’actuelle Souk Ahras. Un colloque international sur le manuscrit est également prévu, ainsi qu’une troisième session de formation destinée aux magistrats, aux forces de sécurité et aux douaniers. L’objectif affiché : «renforcer la protection juridique des biens culturels», autrement dit doter les institutions de terrain des outils légaux pour combattre le trafic et la contrebande d’antiquités, un fléau qui continue d’affecter le patrimoine archéologique algérien.
Sur le front international, la ministre a détaillé les dossiers en cours d’instruction auprès de l’UNESCO. La liste est longue et révèle une stratégie délibérément élargie, croisant patrimoine matériel et immatériel : les itinéraires augustiniens, les mausolées royaux numides, mais aussi la blouse traditionnelle, le chant des meddahates, l’art du zellige, la poterie artisanale, les jeux de réflexion et les systèmes d’irrigation ancestraux. Autant d’éléments que l’Algérie cherche à faire reconnaître comme patrimoine mondial, dans une démarche qui tient autant de la diplomatie culturelle que de la souveraineté identitaire. «L’Algérie poursuit son combat culturel pour consacrer son identité», a affirmé Bendouda, sans détour.
L’Algérie comme un carrefour des civilisations
La ministre a également saisi l’occasion de la récente visite du pape Léon XIV en Algérie — événement inédit dans l’histoire des relations entre le Vatican et le pays — pour inscrire la manifestation dans un contexte géopolitique plus large. Selon elle, «le monde a redécouvert la terre d’Algérie comme un carrefour de civilisations et un point de rencontre des cultures, à l’occasion de la visite du pape Léon XIV». Une lecture qui situe le Mois du Patrimoine bien au-delà d’un événement culturel domestique : il devient, dans ce cadre, une vitrine adressée à l’extérieur autant qu’aux Algériens eux-mêmes.
Un moment de la cérémonie a concentré une charge symbolique particulière : le don fait par l’expert international en arts Kouider Benchicou d’un ensemble d’œuvres, d’ouvrages et de manuscrits rares sur l’Algérie, remontant au XIXe siècle. Ces pièces rejoindront les collections du musée Cirta à Constantine et du musée Nasr Eddine Dinet à Boussaada. Malika Bendouda a qualifié ce geste de «noble initiative nationale reflétant un engagement éthique envers notre identité», soulignant que cette «précieuse donation» illustrait la part que les individus, au-delà des institutions, pouvaient prendre dans la sauvegarde de la mémoire collective. La journée inaugurale s’est prolongée avec l’ouverture, dans les espaces du Palais de la culture, d’une exposition intitulée «Rencontre des musées». Conçue comme un atelier interactif, elle met en regard les collections de plusieurs institutions muséales du pays, offrant au public un panorama transversal du patrimoine algérien à travers les âges. Une manière, aussi, de tester en acte la nouvelle vision promue par la tutelle : celle d’un musée qui sort de lui-même, qui dialogue, qui se montre — et qui, peut-être, commence enfin à se faire entendre.
Mohand Seghir

