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Tensions dans le Détroit d’Ormuz : Washington menace, Téhéran reste ferme

Washington brandit la menace d’une riposte « dévastatrice » contre l’Iran, tandis que Téhéran maintient qu’il n’existe « pas de solution militaire » à la crise. Autour du détroit d’Ormuz, passage névralgique par lequel transite près d’un cinquième du pétrole mondial, deux puissances s’affrontent sans se déclarer officiellement en guerre — au risque de faire voler en éclats une trêve déjà fragile.

Pete Hegseth, secrétaire américain à la Défense, s’est présenté mardi devant la presse au Pentagone dans un contexte d’escalade militaire sans précédent depuis l’entrée en vigueur, le 8 avril, d’un cessez-le-feu entre Washington et Téhéran. Son message est double : les États-Unis « ne cherchent pas la confrontation », mais toute attaque iranienne contre des navires commerciaux se heurtera à une réponse « écrasante et dévastatrice ». Quelques heures plus tôt, des incidents armés opposaient les deux pays dans ce couloir maritime stratégique, pendant que l’Iran frappait les Émirats arabes unis — pour la première fois depuis l’instauration de la trêve.

La crise trouve son origine dans les frappes conjointes menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran le 28 février, qui ont déclenché une série de représailles iraniennes et entraîné la fermeture du détroit d’Ormuz. Depuis lors, des centaines de pétroliers et de cargos sont immobilisés dans le golfe Persique, au péril de l’approvisionnement énergétique mondial. C’est dans ce contexte que Washington a lancé le « Project Freedom », une opération d’escorte militaire des navires commerciaux présentée par Hegseth comme un acte « humanitaire » et un « cadeau au monde ». Le géant danois du transport Maersk a d’ailleurs annoncé qu’un de ses navires avait pu franchir le détroit le 4 mai, « accompagné de moyens militaires américains » — une première depuis le début du conflit.

Mais la réalité du terrain est plus complexe que les communiqués officiels ne le laissent paraître. L’armée américaine affirme avoir neutralisé six — voire sept selon Donald Trump lui-même, qui s’est exprimé sur Truth Social — petites embarcations iraniennes « représentant une menace pour la navigation commerciale ». Téhéran, de son côté, rejette catégoriquement ces accusations : un haut responsable militaire iranien a qualifié ces déclarations d’« infondées », assurant qu’aucun navire de guerre iranien n’avait été coulé. L’Iran accuse en revanche les forces américaines d’avoir délibérément ciblé deux bateaux civils en provenance d’Oman, faisant cinq morts parmi des non-combattants — une accusation que Washington n’a pas encore formellement réfutée. L’agence semi-officielle Fars a par ailleurs rapporté que deux navires commerciaux battant pavillon américain seraient actuellement immobilisés dans une zone rocheuse des eaux méridionales du détroit, une information que le Commandement central américain (CENTCOM) n’a pas confirmée.

Bourbier

Face à ces récits contradictoires, la diplomatie iranienne opte pour un registre différent de celui des militaires. Le chef de la diplomatie Abbas Araghchi a publié mardi sur le réseau social X un avertissement adressé simultanément à Washington et à Abou Dhabi : « Les événements dans le détroit d’Ormuz montrent clairement qu’il n’y a pas de solution militaire à une crise politique. » Il a exhorté les États-Unis à ne pas se laisser « entraîner dans un bourbier » par ceux qui, selon lui, ne souhaitent pas l’apaisement — une allusion à peine voilée à Israël. Araghchi devait se rendre par ailleurs mardi à Pékin pour s’entretenir avec son homologue chinois Wang Yi, une démarche qui souligne la volonté iranienne de diversifier ses soutiens diplomatiques à mesure que la pression militaire s’intensifie.

Sur le plan militaire, le général Dan Caine, chef d’état-major des armées américain, a dressé un tableau contrasté : depuis l’entrée en vigueur de la trêve, l’Iran aurait mené plus de dix attaques contre les forces américaines, sans toutefois atteindre le « seuil » justifiant la reprise d’« opérations militaires majeures » — une décision qu’il qualifie de « politique ». Il a néanmoins prévenu qu’aucun adversaire ne devait « confondre notre retenue actuelle avec un manque de détermination », confirmant que l’armée américaine était prête à reprendre des opérations de grande envergure si l’ordre en était donné. Plus de quinze mille soldats américains sont actuellement déployés dans la région, appuyés par des drones d’attaque, des hélicoptères, des avions de chasse et des navires de guerre, dont le porte-avions USS George H. W. Bush, qui traverse la mer d’Arabie.

La trêve, officiellement maintenue selon Hegseth, n’en reste pas moins mise à rude épreuve. Les Émirats arabes unis ont annoncé avoir intercepté quinze missiles et quatre drones iraniens, après qu’un incendie s’est déclaré dans la zone industrielle pétrolière de Fujairah, sur leur côte orientale. Téhéran nie avoir eu l’intention de cibler le pays.

Entre la rhétorique guerrière de Washington — Trump a évoqué dimanche la possibilité que l’Iran soit « rayé de la surface de la Terre » en cas d’attaque — et les signaux contradictoires envoyés par Téhéran, la médiation pakistanaise semble être, pour l’heure, le seul filet de sécurité encore opérationnel. Les discussions tenues à Islamabad n’ont pas permis d’aboutir à un accord durable, mais la trêve a été prolongée sans échéance précise. Le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, a averti pour sa part que l’Iran « n’avait même pas encore commencé » son bras de fer dans le détroit — laissant entendre que Téhéran conserve encore des capacités de pression significatives. Le monde retient son souffle autour d’un goulet d’étranglement dont dépendent des millions de personnes.

Lyes Saïdi

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