Biens mal acquis : Paris et Alger ouvrent le dossier
Des fortunes placées en France, des commissions rogatoires sans réponse, des ex-responsables algériens condamnés qui coulent des jours tranquilles à Paris ou dans ses banlieues huppées — le dossier des biens mal acquis empoisonne la relation franco-algérienne. La visite à Alger du garde des Sceaux Gérald Darmanin, ce lundi, est censée changer la donne. L’ambassadeur de France Stéphane Romatet l’a affirmé dans un entretien avec AL 24 News: les biens mal acquis, les extraditions et la criminalité organisée sont « au cœur des entretiens » entre les deux ministres de la Justice.
Le dossier des biens mal acquis n’est pas nouveau. La justice algérienne a multiplié les demandes de coopération vers Paris. Commissions rogatoires, demandes d’entraide judiciaire, requêtes d’extradition — les réponses françaises ont été, au mieux, dilatoires. Au pire, inexistantes. Ainsi, 61 commissions rogatoires transmises n’ont pas reçu de réponse. Des ex-responsables algériens mis en cause, des fortunes dont une partie est placée ou investie en France, des procédures judiciaires bloquées faute de réciprocité : le tableau est connu à Alger, et il irrite. Le cas Abdesselam Bouchouareb cristalise d’ailleurs ces frictions. Alger avait pourtant ses exigences propres, indépendantes des humeurs diplomatiques. La justice algérienne a condamné des personnalités de premier plan — anciens ministres, hommes d’affaires proches du pouvoir Bouteflika — dont certains ont trouvé refuge ou placé des avoirs en France. Les commissions rogatoires envoyées à Paris sont restées, pour l’essentiel, sans suite. Ce silence français était perçu à Alger non comme un oubli administratif, mais comme un choix politique.
C’est dans ce contexte — et non dans un vide diplomatique — qu’il faut lire les déclarations de Stéphane Romatet. S’exprimant en marge de la Journée internationale du vivre ensemble, le 16 mai, l’ambassadeur a affirmé que « le dossier des biens mal acquis, le dossier des extraditions et le dossier de la criminalité organisée seront au cœur des entretiens entre les deux ministres et entre les magistrats spécialisés ». Une formulation précise, presque technique, qui tranche avec les déclarations d’intention habituelles.
Darmanin à Alger avec ses procureurs
Ce qui retient l’attention, c’est la composition de la délégation française. Romatet l’a souligné lui-même : Darmanin ne vient pas seul. Il arrive accompagné « du procureur général financier » et de « la procureure générale chargée de la criminalité organisée ». Ce détail n’est pas anodin. Il signale — si l’on veut bien y croire — une volonté de travailler dans le concret, magistrat par magistrat, dossier par dossier, plutôt que de se contenter d’un échange de bonnes intentions entre ministres. L’ambassadeur l’a dit sans ambages : le ministre vient « pour avoir des discussions de justice à justice, pour avancer sur le dossier des biens mal acquis ». Et d’ajouter : « C’est un dossier fondamental pour l’Algérie, nous en connaissons la sensibilité. » Reconnaître publiquement cette sensibilité est déjà une inflexion de ton. Reste à savoir si elle sera suivie d’actes.
Romatet a précisé que c’est le président Macron en personne qui a souhaité que Darmanin « vienne très vite en Algérie — une semaine après la visite de la ministre déléguée aux Armées ». Le rythme des déplacements traduit une volonté de rattraper le temps perdu après deux années de brouille ouverte entre Paris et Alger. « Nous espérons vraiment beaucoup de cette visite », a conclu l’ambassadeur, avec une franchise que l’on hésite à qualifier d’optimisme ou d’aveu d’urgence.
Or, la promesse d’une « nouvelle dynamique » formulée par Romatet, aussi sincère soit-elle, est accueillie avec prudence. Les autorités algériennes ont vu passer suffisamment d’annonces non suivies d’effet pour avoir développé un scepticisme de bon sens. La question n’est pas de savoir si Paris affiche aujourd’hui de bonnes intentions — elle le fait. La question est de savoir si ces intentions survivront aux prochains accrochages bilatéraux, aux prochaines déclarations maladroites, aux prochaines recompositions politiques en France.
La mémoire en appoint
Romatet a également annoncé la reprise « sans délai » des travaux de la Commission mixte des historiens, suspendue depuis plusieurs années. Macron aurait décidé que cette instance « reprendrait ses travaux pour qu’ensemble, nous avancions sur ce chantier de la mémoire qui est si important pour l’Algérie ». Au programme : accès aux archives, numérisation, échanges scientifiques et, surtout, la question des restitutions — un terme qui, dans le contexte algérien, recouvre des réalités concrètes, des crânes de résistants conservés dans des musées français aux biens culturels emportés pendant la période coloniale.
L’ambassadeur a évoqué « une démarche de mémoire qui consiste à regarder la vérité de l’histoire, dans ce qu’elle a de plus difficile, de plus tragique », en référence à la commémoration du 8 mai 1945 à Sétif. C’est un signal que Paris a choisi d’envoyer au bon moment — mais le dossier mémoriel est lui aussi miné. Chaque avancée y est conditionnée par l’équilibre intérieur français, et les résistances politiques de l’autre côté de la Méditerranée restent réelles. La visite de Darmanin ne se limite pas aux dossiers judiciaires. Romatet a évoqué la lutte contre le narcotrafic comme un autre axe central des discussions — « un sujet majeur et pour la France et pour l’Algérie », selon ses termes. Les deux pays partagent une préoccupation commune face à l’expansion des réseaux de trafic de drogue qui traversent la Méditerranée, et ce terrain-là, moins chargé politiquement que les biens mal acquis, pourrait offrir une base de coopération plus immédiate. Sur un registre différent, l’ambassadeur n’a pas manqué de saluer « l’écho extraordinaire » de la visite du Pape Léon XIV en Algérie, saluant l’esprit de « concorde » et d’« unité nationale » qui l’a entourée. La visite de Darmanin s’inscrit dans un contexte de détente relative. Romatet a mis en avant « le désir des deux chefs d’État, du président Macron et du président Tebboune, d’accélérer la reprise du dialogue, en confiance, en partenariat, et dans le respect entre nos deux pays ». Les mots sont choisis avec soin. « Confiance » et « respect » — deux notions que la dernière crise a profondément érodées.
Il n’empêche : Alger ne demande pas des déclarations d’amitié. Elle demande des réponses aux commissions rogatoires. Elle demande que des procédures d’extradition aboutissent. Elle demande que les avoirs mal acquis sur le sol français soient effectivement bloqués, saisis, restitués. Ce sont des actes judiciaires, pas des gestes diplomatiques. Et c’est précisément pour cela qu’ils sont difficiles — et que leur absence, jusqu’ici, a pesé si lourd.
Salim Amokrane

