Constantine : Le CRAT numérise le patrimoine, monument par monument
Quarante-cinq projets de recherche en cinq ans, vingt-trois monuments et sites historiques convertis en modèles tridimensionnels, une banque de données centrale en cours de constitution — le Centre de recherche en aménagement du territoire de Constantine dresse un bilan qui dépasse largement ce qu’on attendrait d’un laboratoire universitaire de province. Depuis 2021, le CRAT s’est imposé comme l’un des acteurs algériens les plus actifs dans la numérisation du patrimoine bâti, un chantier que son directeur, le professeur Chawki Benabbas, présentait lundi lors d’une journée d’étude organisée au siège du Centre, en clôture du Mois du Patrimoine. Le Mois du Patrimoine, qui court chaque année du 18 avril au 18 mai, offre en Algérie un cadre institutionnel aux manifestations scientifiques et culturelles liées à la mémoire du territoire. Cette édition, placée sous le thème «Valoriser l’innovation scientifique, la numérisation du patrimoine au premier plan», tombait à point nommé pour le CRAT, dont les travaux illustrent précisément ce glissement : le patrimoine n’est plus seulement affaire de restauration physique ou de classement administratif, mais de traitement de données, de modélisation et de géolocalisation.
Ce que fait concrètement le Centre, c’est mobiliser des outils — cartographie numérique, modélisation tridimensionnelle, systèmes d’information géographique — pour produire des représentations exploitables de sites qui, sans intervention, risquent de se dégrader ou de disparaître. Le professeur Benabbas formule l’enjeu sans emphase : la numérisation vise à «préserver la mémoire collective et à protéger de la disparition les monuments et sites à valeur historique et culturelle, en les convertissant en données numériques tridimensionnelles susceptibles d’être archivées, étudiées et exploitées». Ce n’est pas de la conservation passive. Un modèle 3D d’un monument permet de documenter son état actuel, de guider les restaurateurs, de suivre l’évolution des dégradations dans le temps — et, en parallèle, d’en proposer une visite virtuelle à un lycéen de Batna ou à un chercheur installé à l’étranger.
Les outils déployés sur le terrain sont ceux que la géomatique et l’ingénierie du patrimoine utilisent aujourd’hui couramment dans les pays disposant de programmes structurés : drones, scanners tridimensionnels, photogrammétrie, modélisation des informations du bâtiment. La présidente du conseil scientifique du Centre, la docteure Meriem Sghiri, a détaillé les résultats tangibles de cette approche : vingt-trois modèles numériques en trois dimensions de monuments et de sites historiques et archéologiques produits, une banque de données centrale réunissant modèles et données géographiques, et des chaînes de traitement dédiées à l’archivage et à la documentation numérique des sites.
Parmi les projets présentés lors de la journée, l’un retient particulièrement l’attention : un portail numérique géographique consacré à la guerre de Libération nationale, avec Batna comme terrain d’application. L’idée est de géolocaliser les événements et les lieux liés à la Révolution, de les référencer sur une plateforme interactive, d’élaborer des cartes thématiques et un livret pédagogique. Le projet s’adresse aux chercheurs, aux étudiants, aux enseignants — mais aussi aux visiteurs qui pratiquent ce qu’on appelle désormais le «tourisme mémoriel», un segment en développement dans les wilayas des Aurès, où la densité des sites liés à novembre 1954 est particulièrement forte. Constantine elle-même fait l’objet d’un projet distinct : inventaire de ses sites historiques, création de visites virtuelles, conception d’itinéraires de découverte. La ville, dont le patrimoine architectural — ponts suspendus, palais ottoman, médina perchée sur le rocher — attire chaque année des visiteurs algériens et étrangers, dispose ainsi d’un outil de valorisation numérique en cours d’élaboration. Un autre projet, plus pédagogique, vise à transformer des éléments patrimoniaux en maquettes imprimées en trois dimensions, destinées à la médiation culturelle et à l’enseignement.
Le professeur Benabbas a tenu à préciser que le périmètre du Centre ne se limite pas au patrimoine monumental : les quarante-cinq projets couvrent aussi le développement durable, les risques naturels, le tourisme et les outils d’aide à la décision pour les collectivités locales. Les travaux sont menés en coordination avec la Direction générale de la recherche scientifique et du développement technologique, ce qui leur assure un ancrage institutionnel au-delà du seul établissement.
M.S.

