La maîtrise du transfert des technologies, un défi majeur
Par Abderrahmane Mebtoul
Professeur des universités et expert international en management stratégique.
Face à la quatrième révolution mondiale, l’Algérie est contrainte de maîtriser les nouvelles technologies, dont l’intelligence artificielle, qui sont un facteur déterminant de la sécurité collective et du développement.
Tout transfert doit prendre en compte la complexité de nos sociétés. Il s’agit d’éviter de plaquer des schémas externes, par une meilleure compréhension de notre environnement et de nos valeurs culturelles et sociales. Les expériences réussies de bon nombre de pays émergents, comme la Chine et l’Inde, montrent que l’on ne doit pas renier sa richesse culturelle et que l’on peut assimiler la technologie sans renier sa culture. Les liens entre recherche scientifique, technologie et culture sont multiformes. Les conséquences sont positives s’il existe une stratégie d’assimilation des innovations technologiques et scientifiques.
1.Quelles sont les différentes formes de transfert de technologie ?
Nous pouvons les classer en différentes catégories, souvent complémentaires.
- Nous avons la diffusion des connaissances, parfois appelée diffusion et transfert de connaissances, qui est une discipline pratiquée par les centres de recherche à des fins d’information des organismes publics et des entreprises. Cette diffusion s’exerce lors de congrès et par des publications, constituant l’une des sources d’information de la veille technologique, laquelle permet de surveiller l’évolution des connaissances, du savoir-faire, de la faisabilité et des inventions dans un domaine et ses environnements de développement.
- Nous avons le siphonage technologique, qui consiste à déterrer les projets dormants dans les laboratoires de recherche et les universités, faute de débouchés industriels, afin de les promouvoir en vue de la création d’entreprises.
- Une autre méthode de transfert, souvent utilisée dans l’industrie pour faciliter la maîtrise du savoir-faire, est le recrutement de cadres et de spécialistes d’une technologie. C’est l’une des activités des chasseurs de têtes et des cabinets de recrutement ; parfois, cela débouche sur l’espionnage industriel si les bénéficiaires des informations savent les exploiter. Il n’y a pas véritablement de phase de formation, sauf si la transmission d’informations comprend des éléments didactiques.
- Comme facilitateurs de transfert, dans une première phase, la rétro-ingénierie appliquée dans l’enseignement technique, la contrefaçon ou le piratage (souvent prohibés par les clauses de l’OMC, qui a introduit la protection de la propriété intellectuelle) consistent à la base en une copie débouchant parfois sur une acquisition du savoir-faire, par la méthode des tâtonnements.
- Nous avons le transfert partiel de technologie à travers la licence de production accordée à l’acquéreur, mais qui exclut certaines technologies (protection du secret d’un savoir-faire). Le bon management a besoin de ces connaissances et de ces compétences.
2. La maîtrise du savoir est le facteur fondamental du transfert de technologie, influant sur les organisations institutionnelles et d’entreprises, qui sont passées des organisations hiérarchiques de type militaire aux organisations matricielles, puis aux organisations en réseaux. Cette ouverture traduit la nécessaire rupture avec les formes de gouvernance centralisées, disciplinaires et mutilantes héritées de l’ère fordienne, influant sur le rapport des individus au travail. Les enquêtes montrent clairement que cette extension des savoirs sociaux s’accompagne de nouvelles formes de segmentation (qualifiés/non qualifiés ; mobiles/immobiles ; jeunes/vieux ; hommes/femmes) et d’un partage des activités et services qui deviennent de plus en plus marchands.
Cette approche socioculturelle, qui rend compte de la complexité de nos sociétés dont le transfert de technologie n’est que l’aspect apparent, doit beaucoup aux importants travaux menés sous l’angle de l’anthropologie économique par l’économiste indien, prix Nobel, Amartya Sen, pour qui il ne peut y avoir de développement durable sans l’instauration d’une économie de marché concurrentielle et d’une véritable démocratie solidaire tenant compte des anthropologies culturelles des sociétés. Seule cette démocratie permet à la fois la tolérance, la confrontation d’idées contradictoires utiles et l’épanouissement des énergies créatrices, selon le grand économiste Joseph Schumpeter, tant il existe un lien dialectique entre transfert de technologie et culture, d’une manière générale. La culture nationale n’est pas figée, mais évolutive, fortement marquée par l’ouverture de la société. Le transfert est favorisé lorsqu’existe une meilleure compréhension des valeurs convergentes et divergentes qui s’établissent entre plusieurs groupes ; vouloir imposer ses propres valeurs, c’est établir une relation de domination qui limite le transfert.
Aussi, la culture d’entreprise est un sous-produit de la culture nationale, ensemble de valeurs, de mythes, de rites, de tabous et de signes partagés par la majorité de la société, facteur essentiel pour expliquer les choix stratégiques en renforçant les valeurs communes. Par exemple, pour l’entreprise, les règlements de conduite, les descriptifs de poste, ainsi que le système de récompenses et de sanctions adopté, afin que les salariés soient mobilisés, qu’ils s’identifient à leur entreprise et s’approprient son histoire, facilitant le transfert de technologie, lequel ne doit pas se limiter à l’aspect technique, mais concerner également les aspects managériaux, organisationnels et commerciaux.
3. Pour le cas de l’Algérie
S’il faut se féliciter, en ce mois de juin 2026, de la création du Haut Conseil de la communauté scientifique nationale à l’étranger pour le développement national, organe consultatif placé sous l’autorité de la présidence de la République algérienne, rappelons le peu d’impact des différentes commissions créées entre 1970 et 2000 pour attirer les compétences algériennes de l’étranger, parfois en lien avec des ministères. Certes, ce comité regroupe des scientifiques et des chercheurs de renom, mais dont la majorité sont à la retraite, payés en devises par des pays étrangers, et il serait intéressant de leur demander pourquoi ils ont fait leur carrière à l’étranger, ayant tout donné au pays d’accueil, et ne pouvant, à leur âge, apporter que leur expérience. Pour d’autres, spécialisés dans des projets très pointus, ils peuvent exceptionnellement exercer comme consultants après autorisation de leur tutelle, mais la majorité ne peut siéger dans ce comité, travaillant pour des institutions stratégiques couvertes par le secret pour leurs recherches, ce qui leur interdit de livrer leurs brevets à l’Algérie, ayant été rémunérés pour cela. Aussi ne faut-il pas renouveler les mêmes erreurs du passé, la diaspora scientifique étant très attentive au sort de ses collègues en Algérie.
Il faut en effet savoir que, selon les experts, chez les adultes, l’innovation connaît généralement deux pics : le premier vers 25-35/40 ans (l’innovation conceptuelle, tranche d’âge où l’Algérie connaît, pour ses meilleures compétences, l’exode, le nombre d’Algériens envoyés en formation à l’étranger qui reviennent étant marginal) et le second vers 55 ans et plus (la synthèse et l’expérience). La force de la Chine, comme d’autres pays tels que la Corée du Sud, réside dans le fait d’avoir su intégrer sa diaspora au sein de grands laboratoires spécialisés au niveau local. De ce fait, pour réussir, le récent comité devra travailler de manière permanente et non sporadique, en étroite collaboration avec les compétences locales, via la création de laboratoires, et surtout éviter cet exode massif des jeunes cerveaux par des actions concrètes destinées à retenir ceux qui restent. Cet exode n’est pas propre à l’Algérie. En Afrique, il représente une perte majeure de compétences et de capital humain, bien plus importante que toutes les richesses en matières premières, chaque année des dizaines de milliers de diplômés qualifiés (médecins, ingénieurs, chercheurs) quittant le continent pour les pays industrialisés en raison du chômage, du manque d’infrastructures, de la mauvaise gouvernance et de rémunérations souvent insuffisantes.
En conclusion, aucun pays, à travers l’histoire, ne s’est développé en misant uniquement sur les matières premières brutes. Les réserves de change ne sont qu’un moyen de transformer cette richesse virtuelle en richesses réelles. Le fondement du développement repose sur la bonne gouvernance et la valorisation du savoir. Malheureusement, la majorité des pays africains exportent des matières premières qui sont transformées ailleurs en produits à forte valeur ajoutée. Ces produits technologiques sont ensuite importés dans nos pays, faisant de nous de purs consommateurs. Afin d’éviter le danger d’un modèle périmé des années 1970-2000, tout en ne reniant pas sa propre culture et en restant ouverte sur le monde, l’Afrique doit mener une politique de développement dont les fondements sont le savoir et la maîtrise technologique. Il faut former une élite et éviter la fuite des cerveaux.
A.M.

