Festival international du théâtre de Béjaïa : Les clowns de Leoncavallo font pleurer le rire
Sous les projecteurs du théâtre Abdelmalek-Bouguermouh, la compagnie italienne TIR Opera Urbana a transformé la scène en tragédie lyrique pour la troisième soirée du Festival international du théâtre de Béjaïa.
Le rire s’est brisé net, dimanche soir, sur les planches du théâtre régional Abdelmalek-Bouguermouh. Pour la troisième soirée de la compétition de la 15e édition du Festival international du théâtre de Béjaïa (FITB), la compagnie italienne TIR Opera Urbana a présenté « Pagliacci de Ruggero Leoncavallo », autrement dit « Les clowns », et tenu le public en haleine du lever au baisser de rideau.
Mise en scène par Lucia Falco, la pièce s’inspire de l’opéra que le compositeur italien a créé en 1892. Elle suit le destin d’une troupe de comédiens itinérants dont la vie, sous le fard et les paillettes, ressemble à une poudrière. La jalousie y couve, la trahison y rôde et les tensions s’accumulent jusqu’à l’inévitable. Car chez Leoncavallo, le masque finit toujours par tomber. La représentation théâtrale glisse alors, sous les yeux des spectateurs, vers la tragédie, et la comédie s’efface devant le drame comme un décor que l’on démonte en pleine nuit. C’est là toute la malice de l’œuvre, qui installe un théâtre dans le théâtre. Sur scène, des artistes jouent des artistes, et la frontière entre le rôle et la vie se fait si mince qu’on ne sait plus très bien où s’arrête la fiction et où commence la blessure. Le public a suivi ce jeu de miroirs avec une attention soutenue, happé par une intrigue qui avance sourire aux lèvres avant de laisser les larmes prendre la relève.
Le spectacle a séduit par son mélange des genres. Jeu théâtral et expression lyrique s’y répondent sans cesse, portés par le chant, la musique et les arts visuels, dans une partition scénique où chaque discipline prête sa voix à l’autre. Les spectateurs ont ainsi assisté à une interprétation où le corps des comédiens et la voix des chanteurs ne faisaient plus qu’un, comme deux fils tressés dans une même corde. La musique enveloppait le plateau, les images lui donnaient du relief, et l’ensemble avait la force d’une vague qui monte lentement avant de tout emporter.
La compagnie revisite ainsi une œuvre emblématique du vérisme italien, mouvement littéraire et artistique né en Italie à la fin du XIXe siècle. Ses tenants voulaient montrer la vie telle qu’elle est, avec ses blessures et ses emportements, sans l’enrober d’idéal. Plus d’un siècle après, la leçon n’a rien perdu de sa force, et le public béjaoui, venu nombreux, a pu mesurer combien les passions humaines traversent les époques sans prendre une ride.
Le festival poursuit, pour sa part, sa route et le rideau n’est pas près de tomber. Lundi, pour la quatrième soirée, les amoureux des planches ont découvert « La graine de la discorde », une pièce de la compagnie du théâtre académique de l’École nationale des arts et métiers de la culture du Sénégal.
Mohand Seghir

