Régions

El Tarf : La filière tomate industrielle sous tension

Des récoltes refusées en raison d’un taux élevé de tomates vertes ravivent la tension entre agriculteurs et conserveries. Au-delà du différend sur les critères de réception, c’est toute une filière stratégique de l’agroalimentaire, essentielle à la transformation industrielle et au développement économique de la région, qui se retrouve au cœur des préoccupations. Déjà fragilisés par la baisse des rendements, consécutive notamment aux aléas climatiques, les producteurs de tomate industrielle dans les plaines d’El Tarf font face à une nouvelle difficulté qui risque de compliquer davantage une campagne déjà éprouvante. Plusieurs agriculteurs dénoncent en effet le refus de certaines unités de transformation de réceptionner une partie de leurs récoltes, invoquant la présence d’un taux jugé trop important de tomates vertes. La situation prend parfois des proportions préoccupantes pour des exploitants qui ont engagé d’importants moyens financiers et matériels dans cette culture. Un agriculteur affirme ainsi s’être vu refuser le déchargement d’une récolte, dont la valeur est estimée à près de 140 millions de centimes. Malgré sa proposition de procéder au tri de la marchandise sur place, en mobilisant lui-même une main-d’œuvre et en acceptant de perdre entre 30 et 40 % de sa production, il n’aurait pas obtenu l’accord de la conserverie concernée, implantée dans la commune de Besbès. Pour cet agriculteur comme pour d’autres producteurs qui disent avoir rencontré des difficultés similaires, la situation est d’autant plus préoccupante qu’ils sont nombreux à avoir recours à l’endettement pour financer leurs campagnes. Le refus d’une récolte au moment où elle doit être acheminée vers les unités de transformation peut ainsi se traduire par de lourdes pertes et compromettre l’équilibre financier de l’exploitation. Les producteurs concernés estiment, pour leur part, être insuffisamment défendus et dénoncent ce qu’ils considèrent comme un manque d’accompagnement au moment où ils sont confrontés à ces difficultés. Certains évoquent également une attitude qu’ils jugent contradictoire de la part de certaines conserveries, affirmant que celles-ci se seraient montrées disposées à les accompagner durant la campagne de transformation avant d’adopter une position plus stricte lors de la réception des récoltes. Les producteurs mettent également en avant le rôle de l’Office national interprofessionnel des légumes et des viandes (ONILEV), dont une commission s’est rendue sur le terrain pour s’enquérir du déroulement de la campagne. Pour les professionnels de cette filière, l’intervention des différents acteurs institutionnels demeure nécessaire afin de clarifier les conditions de réception et d’éviter que le poids des difficultés ne repose essentiellement sur les agriculteurs. Du côté des transformateurs, le rejet de certaines cargaisons répond toutefois à des impératifs de qualité. Un responsable d’une conserverie ayant accepté de s’exprimer à La Sentinelle explique que les récoltes présentant plus de 30 % de tomates vertes ne peuvent être réceptionnées. Selon lui, la tomate immature présente une qualité insuffisante pour la transformation, notamment en raison de sa faible teneur en sucre et de ses caractéristiques gustatives et texturales, susceptibles d’avoir une incidence sur la qualité du concentré. L’interlocuteur estime également que les producteurs doivent effectuer un premier tri avant l’acheminement de leurs récoltes vers les conserveries. Pour les transformateurs, cette opération constitue donc une condition nécessaire pour garantir la conformité de la matière première et préserver la qualité du produit fini. Au-delà de ce bras de fer, la question soulève surtout la nécessité d’une meilleure coordination entre les différents maillons de la chaîne. Car la tomate industrielle ne constitue pas une culture agricole comme les autres. Elle alimente directement une activité de transformation qui génère de la valeur ajoutée, mobilise des travailleurs, fait fonctionner des unités industrielles et participe à l’approvisionnement du marché national en produits alimentaires transformés.

Une filière stratégique à préserver

À El Tarf, où les conditions naturelles ont favorisé le développement de cette culture stratégique, la tomate industrielle représente ainsi un véritable levier de l’économie locale. De la production dans les exploitations jusqu’à la transformation dans les conserveries, en passant par le transport, le stockage, la main-d’œuvre saisonnière et les activités connexes, toute une chaîne économique dépend du bon déroulement de la campagne. Son importance dépasse toutefois les frontières de la wilaya. Le développement de la transformation industrielle des productions agricoles s’inscrit dans l’objectif plus large de renforcer la valeur ajoutée locale, de réduire la dépendance aux importations et de consolider la sécurité alimentaire. Une filière performante permet également de mieux valoriser la production nationale au lieu de laisser les agriculteurs dépendre uniquement de la commercialisation de produits bruts. Dans ce contexte, le différend actuel entre producteurs et transformateurs mérite d’être traité avec suffisamment d’attention pour ne pas fragiliser davantage une filière appelée à jouer un rôle important dans le développement de l’agroalimentaire national. La mise en place de règles de réception claires, connues à l’avance par les producteurs, ainsi qu’un dialogue permanent entre agriculteurs, transformateurs et organismes concernés, apparaît comme une nécessité. La priorité est donc de dépasser le simple rapport de force autour du taux de tomates vertes pour préserver l’ensemble de la chaîne. Car derrière chaque récolte refusée, ce sont des investissements agricoles, des emplois, des unités de transformation et, plus largement, une partie de la dynamique économique locale et nationale qui sont concernés. La filière tomate industrielle gagnerait ainsi à être considérée dans sa globalité, non seulement comme une production agricole, mais comme un véritable maillon de la transformation agroalimentaire et de la création de valeur. À El Tarf, sa consolidation passe désormais par un équilibre plus juste entre les exigences légitimes de qualité des transformateurs et la nécessité de protéger les agriculteurs contre des pertes susceptibles de compromettre durablement leurs exploitations.

Zakia Merabet

admin

admin

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *