Crise migratoire : « Les problèmes viennent du Maroc »
Le chef de la diplomatie italienne Antonio Tajani a affirmé que les difficultés migratoires et sécuritaires qui touchent Ceuta trouvent leur origine au Maroc, une déclaration qui vient s’ajouter à une série d’accusations européennes de plus en plus ouvertes contre la politique migratoire de Rabat, que le Makhzen instrumentalise allègrement comme véritable outil de pression politique sur ses voisins européens.
Dans un entretien accordé au quotidien italien Corriere della Sera et relayé par son ministère, Tajani a répondu à une question sur la suspension par l’Italie de certaines dispositions de l’espace Schengen avec l’Espagne. Il a d’abord tenu à écarter tout différend entre Rome et Madrid, précisant que l’Italie « ne mène aucune sorte de bataille » contre l’Espagne mais se contente d’appliquer des contrôles rigoureux sur les personnes entrant sur son territoire. Puis il a lâché la phrase qui a le plus retenu l’attention, invitant Madrid à regarder ailleurs pour comprendre l’origine de ses ennuis. « Au lieu de s’inquiéter de nous, l’Espagne devrait s’inquiéter du Maroc, car les problèmes viennent de là », a-t-il lancé.
Le ministre italien a par ailleurs confirmé que des personnes en situation irrégulière avaient été refoulées ou retenues aux frontières italiennes, estimant que ce type de contrôle « sert les intérêts de tous » en empêchant à la fois l’entrée de migrants clandestins et celle de « terroristes potentiels ». Des propos qui résonnent particulièrement fort après la vague migratoire massive partie des côtes marocaines vers Ceuta fin juillet, un afflux qui a dépassé les 72 000 personnes, dont des centaines de mineurs, et submergé les capacités d’accueil de l’enclave espagnole. Beaucoup, en Europe, y ont vu la démonstration la plus brutale d’une politique de chantage migratoire pratiquée depuis des années par les autorités marocaines.
Ce sentiment d’exaspération dépasse d’ailleurs largement le seul dossier migratoire.
Le Makhzen mis à nu
Le journal suédois Dagens Nyheter a publié une longue enquête du journaliste Nathan Shachar consacrée au fonctionnement du régime marocain, que l’auteur décrit comme un système où le pouvoir réel se concentre au palais royal et dans un cercle restreint autour du roi Mohammed VI, les partis et institutions officielles n’y jouant, selon lui, qu’un rôle de façade. Shachar y met en avant le poids des services de sécurité, en particulier la Direction générale de la surveillance du territoire dirigée par Abdellatif Hammouchi, ainsi que la Direction générale des études et de la documentation et le deuxième bureau des forces armées royales. Il évoque aussi la place occupée par Fouad Ali El Himma, conseiller réputé très proche du roi, qu’il présente comme « l’homme de l’ombre » dont l’influence déborderait largement le champ politique pour toucher aux cercles sécuritaires.
L’enquête suédoise ne s’arrête pas aux frontières du royaume. Elle décrit une diplomatie marocaine construite autour de messages contradictoires, de pressions et de coups de théâtre destinés à arracher des concessions à ses partenaires, la France et l’Espagne en tête. La question migratoire y apparaît comme l’un des principaux leviers utilisés face à Madrid, l’auteur rappelant les épisodes de tension à Ceuta et Melilla où des vagues de migrants avaient servi, selon lui, d’instrument de négociation. Shachar avait d’ailleurs déjà tenu des propos similaires à la radio publique suédoise, expliquant que le Maroc pouvait se servir de la frontière comme moyen de pression sur l’Espagne et l’Union européenne, pour obtenir des concessions sur la question du Sahara occidental.
C’est justement cette question du Sahara occidental que l’article suédois place au centre de la stratégie extérieure marocaine, bien au-delà du dossier migratoire. Pour appuyer cette lecture, Shachar évoque le recours à des méthodes de pression plus discrètes, notamment le logiciel espion Pegasus, développé par une société israélienne, qui aurait servi à surveiller des téléphones de responsables politiques et de journalistes en Europe.
Une enquête publiée par le site espagnol El Español va dans un sens comparable, rapportant les propos d’un ancien agent des services de renseignement espagnols du CNI spécialisé dans les questions maghrébines. Selon cette source, qui a requis l’anonymat, « une bataille féroce avec le Maroc a commencé » et « les prochains mois s’annoncent très agités ». D’après cet ancien agent, cité par le site, la crise migratoire de Ceuta viserait en réalité à pousser l’Espagne à négocier la souveraineté sur les eaux territoriales du Sahara occidental, un enjeu lié à l’exploitation de gisements de terres rares et de gaz au large des Canaries.
En tout état de cause la petite phrase de Tajani traduit une lassitude de plus en plus partagée dans plusieurs capitales européennes face à une gestion de la question migratoire instrumentalisée par Rabat au service d’objectifs politiques et purement coloniaux.
Lyes Saïdi

