Économie

Corridor SoutH2 : L’Algérie au cœur du marché de l’hydrogène vert

L’Autriche mise sur Alger pour sécuriser ses approvisionnements en hydrogène vert d’ici la fin de la décennie. Derrière cette ambition diplomatique se dessine une recomposition profonde des routes énergétiques entre le Sud et le Nord de la Méditerranée. À Vienne, le ministre autrichien de l’Économie, Wolfgang Hattmannsdorfer, a annoncé en marge de la conférence de l’ONUDI un investissement de 275 millions d’euros dans quatre projets nationaux pilotes sur l’hydrogène, tout en affichant ses intentions côté algérien. Il a rencontré directement Nabil Kafi, secrétaire général du ministère de l’Énergie, et prépare une visite officielle à Alger à l’automne. Le message est clair : Vienne ne veut plus dépendre d’un seul fournisseur, et elle a choisi son interlocuteur de référence au sud de la Méditerranée. C’est ce que révèle un rapport publié par la plateforme Energy News, consulté par la plateforme spécialisée Taqa (Washington). Le document place l’Algérie au rang de candidat « le plus fiable » parmi les pays d’Afrique du Nord pour alimenter le corridor hydrogène méridional, cette artère énergétique qui relierait le Sahara aux capitales industrielles d’Europe centrale via l’Italie.

L’Algérie ne part pas de zéro. Le pays borde la frange nord du Sahara, l’une des zones à plus fort potentiel solaire et éolien du continent africain. Il dispose surtout d’un réseau de gazoducs existants qui connectent déjà le territoire à l’Europe via l’Italie et l’Espagne — des infrastructures qu’il serait possible d’adapter au transport d’hydrogène, par injection directe ou par mélange avec le gaz naturel. Autant d’atouts concrets que ne réunissent pas la plupart de ses voisins.

Des négociations parallèles sont en cours avec l’Allemagne, l’Italie et d’autres pays européens importateurs d’énergie. Selon le rapport d’Energy News, la compétition entre acheteurs européens pour obtenir des droits d’approvisionnement risque de s’intensifier à mesure que le marché de l’hydrogène vert prend forme. L’Algérie pourrait alors se retrouver en position de force pour arbitrer entre plusieurs offres.

Le schéma retenu par l’Autriche repose sur un transit par l’Italie, que Rome cherche à positionner comme grande porte d’entrée énergétique de l’Afrique vers l’Europe. Le gouvernement Meloni a officialisé cette ambition dans son « Plan Mattei pour l’Afrique », qui place la coopération énergétique au cœur de sa stratégie continentale. Pour Vienne, l’avantage est réel — mais la dépendance aussi : le rythme de construction des infrastructures italiennes échappe au contrôle autrichien. Le succès du corridor ne tient pas qu’à la capacité de production algérienne ou au réseau de distribution autrichien ; il tient aussi aux pipelines et terminaux italiens qui font la jonction entre les deux.

Poids géopolitique

Derrière le projet hydrogène, il y a une leçon que l’Autriche a apprise à ses dépens. Après le décelenchement de la guerre en Ukraine en 2022, Vienne s’est retrouvée parmi les économies européennes les plus fragilisées par la rupture des livraisons de gaz russe, dont elle avait maintenu la dépendance plus longtemps que la plupart de ses partenaires. Le rapport souligne également que la crise au Moyen-Orient — avec la fermeture du détroit d’Ormuz et le baril de pétrole qui a franchi les 100 dollars — a confirmé le même diagnostic : concentrer ses approvisionnements énergétiques dans des zones instables génère une vulnérabilité systémique.

L’Autriche entend donc ne pas rééditer l’erreur. Le modèle visé est celui d’une relation à double sens : l’Algérie apporte les ressources renouvelables et la capacité de production, l’Autriche fournit les capitaux, la technologie et un débouché garanti.

Reste une question que le rapport pose sans détour. Ce schéma sera-t-il réellement différent des arrangements extractifs qui ont longtemps caractérisé les relations énergétiques entre l’Europe et l’Afrique du Nord ? Trois conditions doivent selon lui être réunies pour que la réponse soit positive : des termes commerciaux équitables dans les accords bilatéraux, une distribution équilibrée de la valeur tout au long de la chaîne d’approvisionnement, et surtout le développement d’une capacité industrielle algérienne capable d’intégrer les étapes de transformation et de fabrication — et pas seulement l’exportation de l’énergie brute. Des conditions qu’Alger ne manquera de faire peser sur la balance.

Samira Ghrib

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