Face aux turbulences mondiales : Alger plaide pour un multilatéralisme renforcé
Le monde économique vacille. Entre l’escalade au Moyen-Orient, les tensions sur les chaînes d’approvisionnement et le retour de l’inflation, les grands argentiers de la planète se sont retrouvés cette semaine à Washington pour la 53e réunion du Comité monétaire et financier international (CMFI), instance faîtière du Fonds monétaire international. L’Algérie y a fait entendre une voix qui dépasse ses frontières.
Mohamed Lamine Lebbou, gouverneur de la Banque d’Algérie, a pris la parole au nom d’un groupe de sept pays — Algérie, Ghana, Iran, Libye, Maroc, Pakistan et Tunisie — pour marteler un message que beaucoup jugent urgent : sans architecture multilatérale solide, les économies les plus fragiles paieront les pots cassés des crises qu’elles n’ont pas provoquées. «Une gouvernance internationale solide demeure essentielle au bon fonctionnement de l’économie mondiale», a-t-il déclaré, ajoutant que «des cadres multilatéraux efficaces peuvent contribuer à réduire la fréquence et la gravité des chocs en facilitant des ajustements de politiques coordonnés et ordonnés». Le contexte est lourd. Le conflit au Moyen-Orient redistribue les cartes énergétiques et financières à une vitesse que peu de modèles économiques avaient anticipée. Pour Lebbou, les répercussions ne se lisent pas à l’aune d’un seul indicateur : «Les perspectives de croissance mondiale demeurent extrêmement incertaines», a-t-il prévenu, pointant des retombées qui touchent désormais «les chaînes d’approvisionnement mondiales et les marchés financiers, en plus des marchés traditionnels de l’énergie». La croissance mondiale devrait «s’affaiblir davantage, tandis que les pressions inflationnistes se renforcent», a-t-il ajouté, dressant un tableau sans fard d’une économie mondiale sous tension.
Stabilité des prix en priorité
Dans ce contexte, le gouverneur de la BA a défendu une doctrine en trois volets. Sur le plan monétaire d’abord : «La politique monétaire doit demeurer résolument axée sur la stabilité des prix.» Il a également plaidé pour davantage de flexibilité des taux de change, estimant qu’elle peut «aider les économies à absorber les chocs, en particulier dans les pays importateurs de produits alimentaires et d’énergie confrontés à des pressions sur la balance des paiements» — une catégorie qui englobe une large partie du groupe qu’il représente. Sur le plan budgétaire ensuite, les gouvernements doivent protéger «les ménages vulnérables, en particulier à mesure que la hausse des prix alimentaires accroît les risques d’insécurité alimentaire et de pauvreté», sans pour autant sacrifier la discipline fiscale : «Les mesures doivent s’inscrire fermement dans des cadres budgétaires crédibles à moyen terme.» Quant aux politiques financières, elles doivent cibler les nouveaux angles morts du système : numérisation, crypto-actifs, institutions financières non bancaires — des risques qui «doivent être pleinement compris et efficacement atténués». Lebbou a aussi évoqué la situation des économies frappées directement par le conflit régional, dont certaines «ont subi de lourds dommages, en particulier aux infrastructures énergétiques» : ces pertes, a-t-il souligné, «l’emportent de loin sur les éventuels gains liés à la hausse des prix de l’énergie». À l’opposé, les économies importatrices d’énergie subissent «un alourdissement de leur facture d’importation», aggravé par «une baisse des envois de fonds, un recul des recettes touristiques, un durcissement des conditions financières et un ralentissement des entrées de capitaux». Entre perdants d’un côté, perdants de l’autre — le conflit ne semble épargner personne, ou presque.
Réforme du FMI
L’Algérie, elle, entend jouer un rôle stabilisateur. Le gouverneur a rappelé la contribution du pays «au soutien du marché de l’énergie» et ses exportations croissantes de gaz naturel vers l’Union européenne — un levier diplomatique autant qu’économique, dans un continent toujours en quête de diversification de ses approvisionnements depuis la rupture avec Moscou. Sur la réforme du FMI lui-même, Lebbou a salué «le Programme d’action mondiale de la Directrice générale», qui vise à garantir un soutien continu aux pays membres via conseils, renforcement des capacités et assistance financière. Il a aussi exprimé l’appui de son groupe aux «Principes directeurs de Diriyah sur la réforme des quotes-parts et de la gouvernance» et pressé les États retardataires d’«achever sans plus tarder leurs procédures nationales d’approbation» de la 16e révision générale des quotes-parts, condition sine qua non pour que le Fonds dispose des moyens à la hauteur des crises qu’il est censé gérer.
Le message est clair : dans un monde fracturé, les pays du Sud global n’entendent plus subir passivement les décisions prises dans d’autres capitales.
Sabrina Aziouez

