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La colère monte face à l’implantation coloniale au Maroc !

Le Maroc ne parle plus seulement de normalisation. Il la subit, dans ses rues, ses mosquées et ses actes notariés. Depuis plusieurs semaines, une série de scandales consécutifs — accords institutionnels avec des entités israéliennes, démolitions de quartiers populaires, rites judaïques dans des espaces historiques islamiques — alimente une colère qui monte des parlementaires aux associations, des experts aux simples habitants de Rabat et Casablanca. Face à cette avalanche, une question s’impose avec une acuité croissante : le Makhzen a-t-il encore le contrôle de ce qu’il a lui-même déclenché, ou a-t-il cédé sa souveraineté sans retour possible ?

Le premier signe visible de ce basculement est passé presque inaperçu dans les chancelleries, mais a fait l’effet d’une déflagration dans les milieux professionnels marocains. L’Ordre des notaires du Maroc a signé une convention avec une institution israélienne portant sur les systèmes juridiques en vigueur dans le royaume et la mise à disposition d’informations précises sur le droit de propriété. Des rapports médiatiques locaux ont révélé que cet accord permettrait concrètement aux ressortissants israéliens de « légaliser » l’acquisition de biens immobiliers à des prix symboliques, tout en accélérant leurs investissements dans les grandes métropoles du pays. Plusieurs experts ont aussitôt mis en garde contre l’instrumentalisation d’une profession historiquement garante de la souveraineté foncière. Selon eux, l’accord ouvre la voie à un « accaparement immobilier » organisé, notamment dans des zones stratégiques comme Rabat et Casablanca, en facilitant l’acquisition de terrains et de propriétés dans le cadre d’un projet plus large d’implantation israélienne au Maroc. Les opposants à la normalisation sont catégoriques sur ce point. Une convention liant des professionnels du droit marocains à des institutions d’une entité qui viole quotidiennement le droit international en Palestine ne peut être présentée comme un simple accord technique de coopération. C’est une contradiction dans les termes, et beaucoup de juristes marocains le disent maintenant ouvertement.

Les bulldozers à l’œuvre

Ce volet institutionnel ne constitue pourtant que l’une des faces du phénomène. Sur le terrain, dans des quartiers entiers de Casablanca et de Rabat, les bulldozers sont à l’œuvre depuis plusieurs semaines. Des maisons sont rasées, des commerces détruits, des familles jetées à la rue sans relogement ni indemnisation. Un parlementaire marocain a dénoncé publiquement le « pillage » systématique de terres domaniales par une mafia foncière agissant avec la bénédiction des autorités. Selon lui, ces réseaux utilisent des titres de propriété falsifiés, des actes nuls ou irréguliers, ainsi que des servitudes immobilières fictives pour s’approprier des parcelles appartenant à l’État. Les terrains ainsi libérés, selon plusieurs observateurs, sont destinés à des personnalités proches du pouvoir — hommes d’affaires, acteurs politiques — et, de plus en plus explicitement, à l’installation de colons israéliens.

Une députée marocaine a été plus loin encore dans son analyse, décrivant ce qui se passe à Rabat et Casablanca comme un « dépeuplement » délibéré des deux capitales administrative et économique du pays. Elle a parlé, sans détour, d’un « plan diabolique » d’implantation coloniale visant à effacer l’identité marocaine : destruction de repères patrimoniaux, démolition de mosquées, scolarité interrompue de force. Cette même parlementaire a établi un lien direct entre la nouvelle loi réorganisant la profession notariale et ces transformations territoriales profondes, dénonçant le mépris affiché envers les revendications légitimes d’un corps professionnel qui a, historiquement, joué un rôle central dans la préservation des titres fonciers contre les appétits coloniaux. Sa conclusion est sans ambiguïté : les accords de coopération signés entre des ordres professionnels marocains et des institutions israéliennes tracent le contour d’une nouvelle forme de colonisation immobilière, une colonisation par les actes et les registres plutôt que par les armes.

C’est dans ce contexte que plusieurs organisations marocaines de lutte contre la normalisation ont haussé le ton avec une vigueur inédite. Le Groupe de travail national pour la Palestine, qui fédère de nombreuses associations, a mis en garde dans un communiqué contre « l’accélération du rythme de la normalisation makhzénienne-sioniste », affirmant que « les sionistes n’ont aucune limite dans leurs crimes et leurs ambitions au Maroc et dans toute la région », avant d’ajouter que « nous n’avons pas d’autre choix que de renverser la normalisation et de protéger le royaume d’une entité agressive qui incarne le mal absolu. »

La même organisation a exprimé son indignation face à une scène qui a largement circulé sur les réseaux sociaux : des ressortissants israéliens rassemblés devant la porte de Bab Doukkala à Marrakech, pratiquant des rites à voix haute dans un style évoquant les cérémonies au pied du mur des Lamentations à El Qods occuépe. L’organisation a condamné cette « provocation délibérée » ciblant des lieux saints de l’islam, non plus seulement en Palestine mais désormais sur le sol marocain, et a mis en cause la passivité des autorités du Makhzen face à ce qu’elle a qualifié d’atteinte à la souveraineté nationale. L’Observatoire marocain contre la normalisation a, lui, choisi des mots encore plus durs. Dans un communiqué, il a déclaré que les Israéliens étaient passés à « la vitesse supérieure dans l’occupation du Maroc », précisant que « ce qui se passe aujourd’hui n’est plus une simple infiltration culturelle ou médiatique, mais un projet intégral visant à remodeler la conscience, le symbole et l’espace, en préparation de transformations plus profondes qui touchent au cœur même du pays. » L’Observatoire a établi un parallèle explicite avec ce qui s’est produit en Palestine : « Quand les symboles d’un pays sont pris pour cibles, que les significations sont réécrites et que l’espace symbolique est redessiné, nous sommes face à un processus qui dépasse la politique pour toucher à l’existentiel. »

Le professeur d’université Yahya El Yahyaoui a lui aussi pris position dans un article que beaucoup ont lu comme un cri d’alarme. Selon lui, « le Maroc est en grand danger, pris en étau entre les sionistes de l’intérieur et ceux de l’extérieur. » Il soutient que les scandales de normalisation qui s’accumulent « ne sont pas des événements fortuits, mais un comportement délibéré, réfléchi et organisé », et que tout ce processus a « commencé avec l’accord de normalisation avec l’entité sioniste et ne s’arrêtera pas avec ce qui s’est passé à Marrakech. »

Juristes, parlementaires, universitaires, militants le même mouvement : une colonisation qui ne défile pas sous des drapeaux mais qui avance par les textes de loi, les conventions professionnelles, les actes notariés et les démolitions nocturnes. Et tous pointent la même rupture : un Makhzen qui a choisi son camp et qui, en choisissant, s’est éloigné d’une rue marocaine dont personne ne peut plus ignorer la colère.

Lyes Saïdi

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