Économie

La crise énergétique au coeur d’un débat de ADPE : Pétrole, Ormuz et nouvelle donne énergétique

La crise énergétique mondiale s’installe dans la durée et le détroit d’Ormuz en est devenu l’un des principaux points de tension. C’est dans ce contexte particulièrement incertain que l’Association pour le Développement et la Promotion de l’Entreprise (ADPE) a organisé, à l’hôtel Sabri d’Annaba, une conférence consacrée aux bouleversements du marché mondial de l’énergie. Dans ce contexte, deux spécialistes, Dr Mourad Goumiri et Mourad Preure, ont livré, jeudi, leur lecture d’une conjoncture où les tensions géopolitiques, les perturbations des routes énergétiques et la volatilité des prix du pétrole redessinent les équilibres économiques internationaux. L’intérêt de la rencontre tient notamment au fait que la crise ne se limite désormais plus à une hausse ponctuelle des cours du pétrole. Elle touche simultanément les flux physiques, les coûts de transport, les marchés du gaz, les produits raffinés et, plus largement, les perspectives de croissance de plusieurs grandes économies. Le détroit d’Ormuz concentre une grande partie de ces inquiétudes. Selon les données de l’Energy Information Administration (EIA), près de 20,9 millions de barils par jour de pétrole et de produits pétroliers y transitaient encore au premier semestre 2025, soit environ un cinquième de la consommation mondiale de produits pétroliers et plus d’un quart du commerce maritime mondial de pétrole. La situation s’est depuis considérablement dégradée. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estimait, dans son rapport de septembre 2026, que l’impasse persistante autour du conflit entre les États-Unis et l’Iran retardait la perspective d’une normalisation des flux énergétiques et pesait désormais sur la demande mondiale de pétrole. L’agence prévoit une contraction de la demande mondiale de 2,5 millions de barils par jour en 2026, avant un rebond attendu en 2027.

À Annaba, Mourad Preure, spécialiste de la stratégie et de la géopolitique de l’énergie et ancien responsable de la stratégie de Sonatrach, a insisté sur la difficulté de mesurer les conséquences économiques d’un conflit dont l’issue demeure incertaine. « Personne ne peut anticiper les conséquences économiques de la guerre au Moyen-Orient », a-t-il souligné, mettant en évidence la principale difficulté pour les marchés, l’incertitude sur la durée de la crise et sur son éventuelle extension à d’autres infrastructures énergétiques de la région. Car le véritable risque ne réside pas uniquement dans le niveau atteint par le prix du baril. Il réside dans la combinaison d’une offre perturbée, d’une hausse des primes d’assurance et du fret maritime, d’une réduction des capacités disponibles et d’une augmentation du coût des produits raffinés. Les conséquences se transmettent ensuite à l’industrie, au transport, à l’agriculture et à l’ensemble des secteurs fortement consommateurs d’énergie.

Les marchés en donnent déjà un aperçu. Selon l’AIE, les tensions persistantes au Moyen-Orient ont récemment ravivé la pression haussière sur les cours, alors même que les stocks commerciaux mondiaux se réduisent et que les producteurs et négociants cherchent à compenser les perturbations des approvisionnements. L’agence souligne que si les disponibilités du Golfe demeurent contraintes, une nouvelle hausse des prix pourrait être nécessaire pour rééquilibrer le marché, au prix d’une destruction supplémentaire de la demande. Le phénomène dépasse par ailleurs le seul marché pétrolier. Le détroit d’Ormuz constitue également une artère essentielle pour le gaz naturel liquéfié (GNL). Avant la crise, plus de 11 milliards de pieds cubes de GNL par jour y transitaient au premier semestre 2025, principalement en provenance du Qatar. La perturbation de cette route met donc sous pression simultanément les marchés du pétrole et du gaz, avec des répercussions particulièrement sensibles pour les économies fortement dépendantes des importations énergétiques.

L’Europe se trouve précisément dans cette zone de vulnérabilité. Sa dépendance énergétique reste importante malgré les efforts de diversification engagés depuis le début de la guerre en Ukraine. L’Union européenne a fortement réduit sa dépendance au pétrole russe, dont la part dans ses importations est passée de 27 % au début de 2022 à environ 2 % en 2025. Mais cette diversification signifie aussi que le marché européen est davantage exposé aux conditions générales du marché mondial. Les dernières données d’Eurostat illustrent d’ailleurs le coût de cette nouvelle donne. Au deuxième trimestre 2026, la valeur des importations européennes de pétrole a augmenté de 55,8 % sur un an, alors que les volumes n’ont progressé que de 1,2 %. Cette évolution traduit l’effet de la hausse des prix sur la facture énergétique européenne. La situation est d’autant plus préoccupante que les perturbations affectent désormais certains produits raffinés. Des tensions sont notamment apparues sur les marchés du diesel et du carburant aérien, avec des stocks européens sous pression. Cette situation montre comment un choc initial sur le brut peut rapidement se transformer en problème industriel et logistique pour les économies importatrices.

La Chine occupe, dans ce nouvel environnement, une position particulière. Premier débouché d’une grande partie des hydrocarbures transitant par Ormuz avec les autres grandes économies asiatiques, elle est directement exposée aux perturbations de la route maritime. Dans le même temps, Pékin cherche à préserver ses approvisionnements et à maintenir une marge de manœuvre diplomatique dans les crises qui affectent ses fournisseurs et ses partenaires commerciaux. Les données de l’EIA montrent d’ailleurs que l’Asie absorbe l’essentiel du pétrole brut et du condensat transitant par Ormuz, avec 84 % de ces flux destinés aux marchés asiatiques en 2024.

Pour les pays producteurs d’hydrocarbures, la situation présente en revanche une configuration différente. Une hausse durable des cours peut améliorer les recettes d’exportation, mais elle ne constitue pas automatiquement un gain économique net. Elle s’accompagne également d’une plus grande volatilité des marchés, d’une augmentation des coûts du fret et des assurances et d’un risque de ralentissement de l’économie mondiale. Le bénéfice tiré d’un baril plus cher peut ainsi être partiellement contrebalancé par le renchérissement des biens importés et par la contraction de la demande chez les partenaires commerciaux.

L’Algérie au cœur de la nouvelle équation énergétique

L’Algérie se trouve au cœur de cette nouvelle équation énergétique, avec une position particulière en Méditerranée et un appareil exportateur largement orienté vers l’Europe. Sur le marché gazier européen, elle a continué de renforcer sa présence. Au deuxième trimestre 2026, elle représentait 18,2 % des importations européennes de gaz naturel acheminé par gazoduc, selon Eurostat. Elle comptait également pour 8,1 % des importations européennes de GNL. Cette position pourrait offrir au pays des opportunités supplémentaires dans un contexte de recherche de sécurité énergétique en Europe. Sonatrach a d’ailleurs livré en juillet dernier sa première cargaison de GNL à l’Allemagne, dans le cadre de sa stratégie de diversification des débouchés et de renforcement de sa présence sur les marchés européens. Mais la conjoncture impose également de la prudence. Pour l’Algérie, l’enjeu n’est pas seulement de profiter d’un environnement de prix plus favorable. Il s’agit également de préserver les capacités de production et d’exportation, d’accroître la valorisation locale des hydrocarbures et de tirer parti de la demande européenne sans dépendre excessivement d’une conjoncture internationale par nature cyclique.

C’est précisément sur ce point que la réflexion autour de la souveraineté énergétique prend toute son importance. La crise d’Ormuz rappelle que la sécurité énergétique ne dépend plus seulement des réserves disponibles dans le sous-sol, mais aussi de la capacité à transporter les hydrocarbures, à diversifier les itinéraires, à disposer d’infrastructures résilientes et à maintenir des capacités de stockage suffisantes. Le choc actuel pousse d’ailleurs plusieurs pays producteurs et importateurs à rechercher des itinéraires alternatifs au détroit. Mais ces solutions demeurent limitées en capacité et exposées, elles aussi, aux risques géopolitiques. La crise remet ainsi au premier plan une réalité fondamentale du marché de l’énergie. Dans une économie mondialisée, la perturbation d’un passage maritime peut rapidement se transformer en choc macroéconomique.

S. C.

admin

admin

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *