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La guerre de retour au Tigré : L’ombre des Émirats plane sur la Corne de l’Afrique

Quatre ans après l’accord de paix de Pretoria, les combats ont repris dans le nord de l’Éthiopie. Le conflit ne se limite plus à une querelle interne car il touche le Soudan, l’Érythrée et la mer Rouge, et l’implication des Émirats arabes unis est de plus en plus pointée du doigt.

L’armée fédérale éthiopienne a pris lundi Alamata, première localité importante conquise au Tigré depuis la reprise des combats, le 23 septembre. Quelques jours plus tôt, le TPLF et six autres groupes armés avaient annoncé leur alliance pour « renverser » le gouvernement d’Abiy Ahmed. Quatre ans après l’accord de Pretoria, la question se pose : comment l’Éthiopie en est-elle revenue là, et à qui cette guerre profite-t-elle ?

La réponse tient moins au Tigré qu’à la politique extérieure d’Addis-Abeba. Depuis 2018, le gouvernement d’Abiy Ahmed a noué avec Abou Dhabi un partenariat étroit, couvrant l’économie, la sécurité et la coopération militaire. Les Émirats avaient annoncé en 2023 près de six milliards de dollars d’accords d’investissement dans l’agriculture, l’énergie et les infrastructures. Lorsque les combats ont repris, Abou Dhabi n’a pas tardé à condamner l’offensive du TPLF et à réaffirmer son attachement à l’« intégrité territoriale » de l’Éthiopie. Un soutien politique assumé, qui s’inscrit dans une relation devenue structurelle. Au-delà, cette politique a fait d’Addis Abeba le proxy des politiques d’influence émiraties dans la Corne de l’Afrique et la Mer Rouge. Une politique où le contrôle des ports pour l’acheminement des richesses pillées dans la région est central.

C’est d’ailleurs au Soudan que cette proximité prend sa dimension la plus préoccupante. Reuters rapportait en février que des milliers de combattants des Forces de soutien rapide (FSR) financés par Abou Dhabi et qui contribuent au pillage et transfert de l’Or soudanais vers le micro-Etat du Golfe étaient entraînés dans un camp de l’ouest éthiopien. Khartoum accuse l’Éthiopie, et son allié émirati qui soutiendrait lui aussi les FSR, de laisser lancer des drones depuis son territoire. L’International Crisis Group relève que l’armée soudanaise dénonce, depuis fin 2025, un appui éthiopien aux paramilitaires via la région de Benishangul-Gumuz. Ce camp, que des analystes situent à Mengi, près de la frontière soudanaise, aurait été installé avec le concours d’Abou Dhabi.

La logique est lisible. Abou Dhabi a fait des ports, des corridors et des points d’appui l’instrument de sa puissance, du Soudan à la Libye en passant par le Yémen, selon de nombreux observateurs. L’Éthiopie lui offre ce qui lui manque, une profondeur territoriale, des routes et une position de carrefour. Le port de Berbera, au Somaliland, exploité par l’opérateur émirati DP World, complète le dispositif en ouvrant à Addis-Abeba un débouché alternatif à Djibouti et aux Émirats un point d’appui sur l’entrée de la mer Rouge. Dans ce schéma, le gouvernement éthiopien devient le relais d’intérêts qui ne sont pas les siens.

Cet alignement a un prix, et c’est l’Éthiopie qui le paie. Selon l’International Crisis Group, Addis-Abeba se perçoit désormais face à une alliance hostile regroupant l’Égypte, l’Érythrée, l’armée soudanaise et les forces tigréennes, perception qui l’entraîne plus profondément dans la guerre du Soudan. Dans cette situation, la guerre du Tigré s’est greffée sur une recomposition régionale où chaque camp a un parrain. Le TPLF, rallié par les Fano amhara et l’Armée de libération oromo, ne combat plus seulement Addis-Abeba, il combat aussi ce qu’il perçoit comme l’influence du Golfe.

Ce n’est pas la première fois que l’Éthiopie est interpellée sur son rôle dans l’instabilité régionale. Elle a alimenté un contentieux frontalier avec le Soudan à Al-Fachaga et entretenu, autour du barrage de la Renaissance, un bras de fer avec l’Égypte et le Soudan sur le partage des eaux du Nil. En janvier 2024, son mémorandum d’entente avec le Somaliland, en échange d’un accès à la mer, avait été dénoncé par Mogadiscio comme une atteinte à sa souveraineté. Ses relations avec l’Érythrée se sont dégradées de la même manière, autour de la volonté d’Abiy Ahmed d’obtenir un accès à la mer Rouge. En juillet, le Premier ministre affichait pourtant son absence de crainte, « pas une once », face à l’Érythrée, au TPLF et au Soudan réunis. À chaque fois, le schéma se répète, une ambition maritime ou hydraulique, des voisins qui s’alarment, un pays qui s’isole. L’appui émirati, loin d’apaiser ces tensions, leur donne aujourd’hui une dimension nouvelle et plus dangereuse.

L’Union africaine appelle à une désescalade immédiate, l’IGAD à la « retenue maximale » et l’ONU s’inquiète de la nouvelle coalition comme des frappes de drones. Mais ces appels resteront sans effet tant que la question des ingérences extérieures ne sera pas posée sans détour.

Lyes Saïdi

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